48 heures sur un alpage en mode «Koh-lanta»

Vous pourrez suivre, heure par heure, les péripéties de nos deux aventuriers en herbe. Ils sont partis deux jours sans tente ni nourriture. Texte: Pascal Wassmer Photos: Sébastien Féval

Pascal Wassmer, Sébastien Féval

Dans le stress de la vie moderne et urbaine, le mythe du naufragé sur une île déserte permet parfois d’affronter plus facilement ses problèmes quotidiens. De les relativiser. Le retour à la nature est alors perçu comme une échappatoire. Les grandes chaînes de télévision l’ont bien compris. Les programmes de survie fleurissent, avec un succès qui ne se dément pas. Six millions de téléspectateurs suivent les aventuriers de Koh-Lanta chaque vendredi sur TF1. Et ils étaient un peu moins de 3 millions devant les épisodes de The Island sur M6. L’aventurier Bear Grylls, lui, fait la joie des chaînes de la TNT en délivrant ses conseils pour survivre en milieu hostile.

Devant l’ampleur du phénomène, nous avons voulu tester cet été le retour à la nature. Mais pas à l’autre bout du monde. Simplement dans notre région. A une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau de l’une des plus grandes villes du canton de Vaud. Nous resterons deux jours et deux nuits en pleine nature, sans eau ni nourriture. Que se cache-t-il derrière les clichés télévisuels? Que peut-on manger? Comment bien dormir? Où trouver de l’eau? Vous découvrirez les réponses à ces questions en lisant notre récit.

  • Couteau suisse utile en toutes circonstances. Il nous a servis à couper les plantes, tailler des bâtons ou hacher la nourriture.

  • Casserole avec ses goblets et assiettes. Elle doit résister à la flamme. Les nôtres n'ont pas résisté longtemps. La peinture s'est écaillée.

  • Corde de 3 millimètres. Elle permet de monter plus rapidement une cabane solide. Pas cher. On en trouve pour 50 ct. le mètre.

  • Serpe ou marchette. Très utile pour construire la cabane et débiter des bûches pour le feu. Aucun tronc ne lui résiste.

  • Sac de couchage chaud, mais pas étanche. Sans lui, impossible de passer une bonne nuit en montagne

  • Trousse de secoours portable. Elle contient tout ce qu'il faut pour soigner les blessures. On y a ajouté les médicaments de base (aspirine, imodium,...)

Premier jour 10h00

Je n’ai pas l’habitude de prendre un petit-déjeuner. Mais ce matin, le pain au chocolat que j’achète à la gare de Lausanne me paraît indispensable. Ce goût de chocolat va-t-il me manquer? Pour les quarante-huit prochaines heures je ne pourrai compter que sur la générosité de la nature pour survivre. Cette pensée me rend anxieux. Pourtant, quelques semaines auparavant, au briefing de la rédaction de 24heures, l’idée me semblait bonne. Au pied du mur, le doute m’assaille. Serai-je à la hauteur? Aurai-je la force de ne pas me rendre ventre à terre au premier restaurant de montagne venu? Je m’accroche à quelques lointains souvenirs de camps scouts. Pour me rassurer, je me remémore la technique du feu en tipi ou encore l’utilisation d’écorce pour la fabrication d’objets.

C’est donc avec appréhension que je me rends au rendez-vous fixé dans les Préalpes vaudoises avec un accompagnateur en montagne, Bastien Keckeis de l’agence Nature Escapade. Comment faire un bivouac? Que manger? Quels sont les dangers? En quelques heures, ce sympathique passionné de montagne aux cheveux hirsutes doit m’apprendre les bases de la survie en moyenne montagne. Après ce bref enseignement, le photographe Sébastien Féval sera mon seul compagnon. Mais d’abord, nous annonçons notre arrivée aux propriétaires de l’alpage qui acceptent gracieusement de nous accueillir (le camping sauvage est interdit en Suisse). Notre campement sera situé à 1'250 mètres d’altitude. Le site, à la limite entre l’alpage et la forêt, a l’avantage de nous offrir une plus grande variété de plantes.


En une matinée, Bastian Keckeis de l'agence Nature Escapade doit nous apprendre les bases de la survie.

11h00

Nous marchons désormais sur un sentier forestier, à la bordure d’un alpage. Les cloches des vaches résonnent dans cette petite vallée. Nous cherchons le campement idéal. Le soleil brille. L’ombre des sapins nous apporte une fraîcheur bienvenue. Selon notre expert, il faut impérativement trouver un endroit plat pour optimiser nos heures de sommeil. Car en plein air, entre le froid et les bruits bizarres, les nuits sont courtes. Il faut donc éviter d’ajouter une difficulté avec nos sacs de couchage qui glissent toute la nuit le long de la pente. Le site doit également être à l’abri du vent et de la pluie. Logique. Pour éviter l’humidité, le campement doit se situer en hauteur, surtout pas en fond de vallée. Mais, il ne faut pas non plus s’installer le long des torrents. Des crues rapides sont possibles et les glissements de terrain sont fréquents. Bastien Keckeis nous livre un de ces petits trucs qui font souvent la différence : «Pour éviter la rosée, il vaut mieux dormir sous un arbre qu’en plein champ». Cela paraît évident, mais je n’y avais pas pensé. Bref, en condition de survie, le site idéal n’existe pas.


Pour installer notre bivouac, nous choisissons une clairière proche du torrent

Pourtant, nous pensons l’avoir trouvé. Il y a de grands épicéas pour nous protéger du soleil et de la pluie. Un torrent est situé quelques mètres plus bas. Et une paroi rocheuse nous protège du vent. A première vue, le seul défaut de ce petit coin de paradis est cette colonie de mouches qui prennent le soleil sur les pierres chaudes.


Menthe


Raiponce

12h00

Place aux choses sérieuses. Où pouvons-nous trouver à manger? Nous adossons nos sacs à dos à un arbre avant de suivre notre guide pour une leçon de cueillette. «On laisse nos affaires sans surveillance?» Bastien Keckeis sourit. Je dois perdre mes réflexes de citadin.

Nous marchons seulement cinq minutes et déjà notre guide se baisse en plein champ. A l’odeur, il n’y a pas de doute, nous avons face à nous un petit bosquet de menthe. Un peu plus amère que celle du commerce, elle se laisse infuser dans l’eau chaude pendant trois à cinq minutes. Au final, on obtient une tisane digestive et riche en vitamine C. Il ne faut ramasser que le sommet de la plante. Et une plante dans la besace! Quelques mètres plus loin, voici la raiponce (Phyteuma). Cette fleur, extrêmement répandue sur l’alpage, peut se manger crue ou cuite à la vapeur. Bastien Keckeis nous explique que l’on ne mange que le haut de la plante, avant sa floraison. Je m’empresse d’en mettre une en bouche. Difficile d’en décrire le goût. C’est légèrement acidulé, comme un fruit pas mûr et croquant comme une tige végétale. La balade se poursuit avec une énorme déception. La région regorge de framboises et de fraises sauvages. Mais aucune n’est encore mûre. Nous sommes en juin.

Une étrange fleur attire désormais notre attention. Dans les champs, sa tête de coprin chevelu dépasse des herbes. Il s’agit de la renouée bistorte ou «brosse à dent des Genevois». Ses feuilles vont nous permettre d’épaissir la soupe. Et hop, quelques feuilles de plus pour notre premier repas sauvage.

Après une heure de cueillette, la récolte est encore maigre. Et pas de trace du Graal de l’affamé! Cette plante quasi légendaire qui contient autant de protéines qu’un œuf et dont les défenses urticantes vous brûlent la peau. : l’ortie.

13h00

Après avoir évité les beuzes de vache pendant une heure sur l’alpage, le sol devient spongieux, marécageux. Et à mes pieds s’offre désormais une belle descente périlleuse vers un ruisseau. «Elles sont là!» Notre guide, Bastien Keckeis est aux anges. Il vient de trouver des orties en contrebas. Nous dévalons le talus. Je n’ai jamais été aussi heureux de trouver cette maudite plante qui a piqué toute mon enfance. Pas le temps d’être heureux. Un nouveau problème se pose. Comment les cueillir? Notre expert nous livre sa technique. Il faut prendre la plante à rebrousse-poil. D’abord couper la tige dans un pincement de bas en haut. Pour aplatir les aiguillons urticants, il faut ensuite passer son doigt sur les feuilles dans un mouvement allant de l’intérieur vers l’extérieur. Je découvre, alors, qu’il suffit de plier la feuille en quatre pour la manger instantanément. Il n’y a pas de goût particulier. Malgré les conseils, je me pique le bout des doigts. Nous en cueillons suffisamment pour le repas du soir. Et comme la nature est bien faite, juste à côté des orties, nous trouvons du plantain lancéolé. Ses feuilles en fer de lance la rendent facilement reconnaissable. J’en coupe une feuille que je mâche délicatement. Puis je pose ce cataplasme de fortune sur mes doigts. La douleur s’atténue.

  • Comment manger une ortie crue sans se piquer?

  • Prenez une jeune feuille au sommet de la plante

  • Lissez-là en partant de l'intérieur vers l'extérieur. Vous écrasez ainsi les poils urticants

  • Repliez la feuille sur elle-même...

  • ... et mangez cette petite boule.



Nous reprenons notre marche à la recherche d’une nouvelle plante essentielle à notre survie: l’épinard sauvage. Ses feuilles triangulaires, d’un vert très foncé, sont normalement facilement repérables. Les minutes défilent. La pente se fait plus raide. Toujours pas de trace d’un épinard. Et comme souvent, c’est au moment de renoncer que, par le plus grand des hasards, nous en trouvons au bord d’un petit chemin de montagne. Mais comment être certain qu’il s’agit bien d’épinard sauvage? Il suffit de toucher le dessous de la feuille et du «sable» doit en tomber. Les petits granules me glissent entre les doigts. Bastien Keckeis nous signale également que l’épinard sauvage ne pousse pas en forêt. Nous rentrons au campement avec le sac bien rempli.


Les épinards sauvages

Mais la nature nous réserve encore une belle surprise. Sur le chemin du retour, nous trouvons du thym alpestre. Comme pour la menthe, on ne peut pas se tromper si l’on connaît le parfum du thym. Notre expert nous propose d’en faire une tisane ou alors d’en mettre dans de l’eau froide pour la parfumer.


Thym

15h00

Nous retrouvons notre campement. Après cette marche, je commence à ressentir la soif. Je vais donc logiquement vers le torrent. L’eau est glacée. Elle me pique les doigts. Mais notre guide m’empêche d’en boire. Pourquoi? N’y a-t-il rien de plus naturel que de l’eau fraîche d’un torrent de montagne? Eh bien non. Plus haut, il y a un alpage. Et les animaux défèquent régulièrement dans la rivière. En buvant cette eau qui me paraît si pure, je risque au pire d’attraper une douve du foie et au mieux une bonne colique. Soudainement, ma soif disparaît. Pour boire, nous devons absolument faire du feu pour bouillir de l’eau.

Sébastien est enthousiaste à l’idée d’allumer un feu à la manière de nos lointains ancêtres. Nous décidons d’utiliser la technique préhistorique dite de «l’arc». Il s’agit de prendre un bâton, le plus droit possible, et de le coincer dans la corde d’un arc. Puis, il faut placer la pointe du bâton dans un petit trou sur une planche avec une encoche en V. Et par un mouvement de va-et-vient, le bois chauffe, puis fait de la fumée et finalement une petite braise se forme. Ça, c’est pour la théorie. J’ai regardé dix fois la vidéo sur Youtube. Pour l’aventurier du film, il n’y a aucun problème. En trois minutes, son feu est allumé. Ils vont voir, ces nuls de Koh-Lanta, qui mettent dix jours à faire du feu!




Les minutes défilent. Les muscles se tétanisent. Sébastien à l’idée d’utiliser le couvercle de notre casserole pour tenir le haut du bâton et ainsi faciliter la rotation du bout de bois. Bonne idée. La vitesse de rotation du bâton s’accélère. Après 40 minutes d’errements à la recherche de la bonne technique et du bon matériel, il y a enfin de la fumée qui s’échappe.

Rien. Il y a juste un peu de fumée et une légère odeur de brûlé. Le trou dans le bois est légèrement noirci. Nous n’avons plus de force. Je décide de mettre cet échec sur le dos d’un bois que je suppose mouillé. C’est donc la mort dans l’âme que ce soir nous allumerons notre feu avec une allumette.

  • Pour faire du feu, il faut un arc, un bâton très droit, une planche avec une entaille, une écroce et de la paille

  • Placer la pointe du bâton dans un petit trou sur une planche avec une encoche en V

  • Commencez un mouvement de va et viens

  • Le frottement fait chauffer le bois

  • Normalement, une petite braise devrait tomber de l'encoche sur l'écorce. Nous n'y arriverons jamais

16h00

Ce premier échec me laisse sans force. L’effort physique, combiné au soleil brûlant et à la soif, commence à puiser dans mes réserves. Je repense au pain au chocolat mangé le matin même. Mais il s’agit de se reprendre rapidement car le bivouac est encore inexistant. Avant de partir, Bastien Keckeis nous livre ses derniers conseils. Il faut construire un toit en branche de sapin et l’appuyer sur un tronc existant. Et pour le matelas qui doit nous isoler du froid venant du sol, il s’agit de placer en croix des branches d’épicéa.

Pour construire un simple petit abri, la quantité de travail me paraît énorme. Nous commençons par la confection du matelas en petites branches de sapin. Après avoir cherché notre nourriture du jour, nous repartons errer dans la forêt. Rapidement, il apparaît évident qu’il n’y aura pas assez de branches à même le sol pour faire un matelas et un toit. Nous nous partageons les rôles. Sébastien sort sa machette. Il découpe les branches et les pose en tas. Je fais le transport. La tâche est aussi répétitive que physique. Pour trouver les branches, Sébastien s’éloigne de plus en plus du campement. Il s’aventure en terrain marécageux et transpire de plus en plus. Les trajets sont de plus en plus pénibles, mais le moral est excellent. Nous avons dix ans tous les deux.

Désormais, il y a un énorme tas de branches sur le campement. Nous disposons les branchettes sur le sol en deux couches pour faire notre lit. On le teste. Excellent. J’ai l’impression de reposer sur un véritable matelas. Je suis rassuré. Je sens que la nuit va être bonne.

Passons au toit. Il faut désormais trouver une dizaine de troncs mesurant au minimum 2 mètres. Tout est trop petit dans cette forêt. Chacun part de son côté. Notre salut va venir du torrent. Il charrie chaque jour des troncs. C’est donc en sautant de caillou en caillou que nous ramenons la précieuse structure devant servir de toiture. J’en profite pour observer l’eau. Pas de poissons. Certainement qu’un barrage en aval les empêche d’arriver jusqu’ici. Une source de nourriture en moins.

18h00

Je fouille dans mon sac. Avant de partir, j’ai acheté de la corde pour construire la cabane. Cinquante centimes le mètre pour une cordelette de trois millimètres de diamètre. Nonante centimes pour la cinq millimètres. A ce prix-là, j’en ai acheté vingt mètres.

Nous commençons enfin la construction de la toiture. Il s’agit d’un simple grillage en bois de trois mètres sur deux. Mais quel est le nœud optimal pour faire tenir les branches entre elles? Après plusieurs essais, j’opte pour un simple nœud de chaussure. Comme pour le ramassage des branches, le travail est répétitif. Mais pas désagréable. Je suis à l’ombre. Les cloches, au loin, rythment mon travail. Je réalise également que le bruit sourd du torrent ne va pas me quitter du séjour. Cette eau qui coule me donne envie d’uriner. Mais où? Nous devons choisir le lieu de nos toilettes. Pas trop près du camp, mais pas trop éloigné non plus pour ne pas se perdre dans la nuit. Je trouve l’arbre idéal, à 5 mètres du bivouac.

19h00

La structure de la cabane est terminée. Il faut désormais installer les branches de sapin sur le toit. Nous utilisons la même technique que pour poser des tuiles. On commence par le bas et on remonte en déposant les branches sur les précédentes. Cela doit permettre à l’eau de pluie de glisser sur le toit.

Evidemment. Il nous manque des branchages. Sébastien reprend la coupe des branches et les pose en tas (toujours plus éloigné du campement). Je les ramène et les pose sur la cabane. Fatiguant.

Nous nous allongeons enfin sous notre abri de fortune. Un sentiment de fierté m’envahit. Mais dans la nature, je découvre que les joies sont de courtes durées. Sébastien, l’œil vif, vient de réaliser qu’il y a des cailloux au-dessus de nos têtes, dans la pente. Je grimpe et touche chaque pierre. Je fais tomber celles qui me paraissent les moins stables.

  • Nous allons profiter du sapin pour poser notre cabane et ainsi économiser un tronc

  • Le matelas est composé de branches disposées en croix

  • La poutre qui soutiendra le toit

  • L'abri prend forme. Les troncs font trois mètres de long

  • On dispose des branches en parallèle pour faire tenir notre toiture

  • Chaque branche est attachée avec un noeud en croix

  • Il reste à disposer les branches en partant depuis le bas

  • C'est fait!

20h00

Il nous faut absolument faire bouillir l’eau du torrent. Les efforts consentis durant cette journée ensoleillée nous ont assoiffés. Dans l’incapacité de faire partir un feu par nos propres moyens, je me résous à sortir les allumettes. Encore une fois, à peine installé, nous devons repartir explorer la forêt pour former une réserve suffisante de bois sec. Notre sous-bois est humide. Le feu a de la peine à partir. Lorsque les flammes montent, c’est l’euphorie.

Je sors ma casserole. La remplis d’eau. Il faut 10 minutes pour la faire bouillir. Le soleil caresse les montagnes. La température est agréable. Sébastien jette une poignée de thym sauvage dans l’eau. Le parfum de la tisane nous donne des ailes. Faire son propre thé en pleine nature est un moment simple. Magique. Les flammes nous hypnotisent.


Cuisson

21h00

Alors que je me lance dans la découpe des orties et de la renouée bistorte pour la soupe, Sébastien découvre par hasard de l’ail des ours. A moins d’un mètre du feu. Nous avons marché dessus une bonne partie de la journée. Les bonnes nouvelles s’enchaînent. Nous ne voyons pas les heures passer. Je découpe finement la gousse.

Un délice. Les épinards sauvages avec des têtes de raiponce et l’ail des ours, le tout cuit à la vapeur, sont un régal. L’ail vient assaisonner juste ce qu’il faut les épinards. Et la raiponce apporte du croquant. Malheureusement, nous n’avions trouvé qu’un plan d’épinard. L’assiette ressemble à un amuse-bouche.

Place à la soupe d’ortie. Je finis de hacher finement les feuilles et remplis la casserole d’eau. C’est parti pour une cuisson lente. Soudain, je réalise que nous n’avons pas de cuillère pour manger notre bonne souplette. Comment faire? La boire à la gourde? Je me sens plutôt l’âme d’un MacGyver. Je taille des petits bâtons, puis coupe des morceaux d’écorce. Une entaille dans le bois pour y glisser l’écorce et… hop… le tour est joué. Nous avons deux cuillères trois étoiles pour campeur.


Les cuillères maison

22h00

La soupe aux orties et aux renouées est prête. La déception est à la hauteur de l’attente. Il n’y a aucun goût, si ce n’est celui de la cendre. Les feuilles forment une pâte quelconque. On se force à terminer notre assiette. La nuit tombe lentement. La chaleur du feu devient réconfortante. Je me surprends à parler de bons petits plats. Seulement 12 heures après mon dernier repas (un petit pain au chocolat), je commerce à ressentir la faim. Je rêve d’un cervelas grillé avec un petit verre de vin.

En allant nettoyer la casserole, l’eau glacée du torrent ravive les brûlures d’ortie. C’est comme se faire piquer une deuxième fois. La température extérieure descend. Je baille.

23h30

Il est temps de nous coucher. Chacun sort son sac de couchage et l’étend sur le lit de branche. Brusquement, une explosion déchire la nuit. La nature se tait. D’où vient ce bruit? Sébastien s’approche du feu. Une nouvelle explosion se produit. Une pierre vole et passe à trente centimètres de son visage. A cause de la chaleur intense du feu, les pierres ramassées aux abords du torrent explosent les unes après les autres. Elles cèdent sous la pression de l’eau qu’elles contiennent. Nous écartons rapidement toutes les pierres intactes.

Après cette dernière émotion de la journée, il est temps de nous coucher. Le matelas est très confortable. Il doit faire entre 5 et 10 degrés à l’extérieur du sac de couchage. Nous décidons de dormir habillés en retirant simplement nos chaussures. Je m’endors en me laissant bercer par le bruit du torrent.

Deuxième jour - 2h00

J’ouvre un œil. Je ne suis pas dans mon lit. Le bout de mon nez est glacé. Ma vessie est pleine. Non, je ne sortirais pas de ce sac de couchage. Il fait trop froid. Utiliser ma gourde comme urinoir? Me retenir pendant encore 5 heures? Finalement, je décide d’ouvrir la fermeture éclair de mon sac. Sur le chemin des toilettes, j’en profite pour mettre une bûche au feu. La taille des flammes m’indique que Sébastien a fait de même quelque temps auparavant.


Réveil

5h30

Le jour vient de poindre. Un chien aboie. Il entre dans l’abri avec un bâton entre les crocs. Il s’agit certainement du chien des propriétaires de l’alpage. Sébastien se lève et joue avec l’animal. Tout est humide, la rosée a fait son travail. Il fait très froid. Les tremblements rendent mon corps incontrôlable. Entre deux lancers de bâton, Sébastien descend à la rivière pour prendre de l’eau. Il prépare une tisane à la menthe, censée nous donner de l’énergie. La nuit a été courte. J’ai dormi d’un demi-sommeil qui ne peut pas être réparateur.


Le chien

Le feu a brûlé toute la nuit, mais ce matin il ne reste que quelques braises. Nous soufflons. Les premiers efforts de la journée vont au sauvetage du feu. Le bois est trempé. Sébastien avait pourtant soigneusement évité de laisser traîner nos billots dans l’herbe. Même adossées à un tronc, nos bûches sont mouillées. Le feu qui redémarre lentement nous hypnotise. Les minutes paraissent des heures. La tisane me réchauffe. Je retourne me coucher pour une heure. Sébastien joue avec le chien, puis va chercher du bois.

8h00

Le repas de la veille me reste sur l’estomac. Je n’arrive pas à me débarrasser de ce goût d’herbe mélangé à la cendre. Pourtant, je suis conscient qu’il faut manger ce matin pour espérer passer une bonne journée. Sébastien décide de mélanger des têtes de raiponces avec des feuilles d’ail des ours. Il les cuit à l’étouffée. Pour la première fois, je préférerais être chez moi. Le soleil arrive sur notre campement. La chaleur de ses rayons me remonte un peu le moral. Mais la première bouchée de notre mixture me ramène immédiatement à la réalité. La forte odeur d’ail me donne une légère nausée. Je finis mon assiette avec dégoût.


Le torrent est omniprésent. Son bruit. Son odeur. Sa lumière. Hier, nous avions repéré une cavité qui ferait une parfaite baignoire pour la toilette matinale. Je pars avec l’idée de me baigner au soleil. Je mets un pied dans l’eau. Des milliards d’aiguilles me lacèrent la peau. J’ai l’impression d’avoir perdu mon pied. Non, je renonce à la baignade. Le simple fait de mettre les mains dans l’eau et de m’asperger le visage est déjà une torture. Je suis parfaitement réveillé.

9h00

Sébastien met deux belles bûches pour alimenter le feu. Je serre mes lacets. Casquette. T-shirt. Casserole. Nous partons à la cueillette. La température est idéale. Nous choisissons de suivre un petit chemin alpestre qui traverse notre vallée. Il n’y a pas un nuage dans le ciel. La conversation tourne autour de la nourriture. Après la soupe d’hier soir, on ne veut plus manger d’orties. Par contre, le petit apéro aux épinards sauvage nous avait laissé un très bon souvenir. C’est dit, il nous faut des épinards. Chacun choisit son côté du chemin pour observer les plantes. Les minutes défilent et toujours pas de trace des belles feuilles triangulaires.

La pente se fait plus forte. Malgré le manque de sommeil, nous marchons d’un bon pas. Chercher de la nourriture est une excellente motivation. Cela libère l’esprit. Je suis entièrement concentré sur les herbes qui défilent sous mes pieds. Les kilomètres s’enchaînent. Mais toujours pas d’épinards. Nous mangeons toutes les têtes de raiponce que nous trouvons.


vue depuis la fontaine

Le moral baisse. Au milieu d’un alpage, nous nous asseyons sur le rebord d’une fontaine en bois. Nous voyons notre campement au loin. De l’autre côté de la vallée. Je suis impressionné par la distance parcourue. Le soleil brille. Il fait chaud. La soif se fait sentir. Nous avons beaucoup transpiré. J’hésite à boire l’eau de la fontaine. Dans le doute, je préfère ne pas prendre de risque. Non, fontaine je ne boirai pas de ton eau.

Que faut-il faire? rebrousser chemin ou continuer? J’ai très mal à la tête. Nous décidons de rentrer les mains vides. En voyant un veau gambader dans les champs, nous parlons de toutes les recettes que nous connaissons à base de cet animal. Nous pensons également aux techniques pour l’attraper, puis le découper. Si je salive à l’idée de manger un bon morceau de viande, je ne suis pas encore prêt à me livrer à un tel carnage. Mais j’ai le sentiment qu’en restant encore une dizaine de jours à manger des feuilles, plus rien ne m’arrêterait.

11h30

«C’est des épinards!» Là, au milieu des herbes hautes, au bord du chemin, il y a un bosquet d’épinards sauvages. Sébastien est aux anges. En montant, j’étais passé à côté. La survie tient à peu de choses. Les feuilles sont-elles triangulaires? Oui. En passant le doigt sous la feuille, y a-t-il une sorte de sable? Oui. Nous remplissons facilement notre casserole. La rentrée est rapide. Je suis un peu soulagé. Les bonnes surprises s’enchaînent. Nous cueillons encore de la menthe et du thym pour nos tisanes.


épinards

12h00

Nous arrivons au bivouac. Sur les pierres, les mouches se réchauffent au soleil. Assoiffé, je descends à la rivière, puis mets la casserole sur le feu. Etrangement, après cette expédition, nous n’avons pas faim. Par contre, nous buvons les 2 litres de tisane bouillante en quelques instants. Il fait pourtant plus de vingt degrés.

Sébastien va se coucher. Je pars chercher du bois. Notre feu est un ogre. Mais je ne me plains pas. Il nous occupe. Je tente à nouveau de faire du feu à l’ancienne. Avec l’arc et le bâton. Sans succès.

Je reste assis un moment sur l’herbe à contempler la nature. Perdu dans mes pensées, je réalise que les tâches de survie nous libèrent l’esprit. Elles prennent toute la place. Dans le stress d’un quotidien urbain, il s’agit d’une bénédiction. Les petits cailloux cachés dans l’herbe me rentrent dans la peau. Mon corps dit «Pars», mon esprit dit «Reste».

17h00

J’ouvre les yeux à cause de fortes crampes à l’estomac. Apparemment, j’ai dormi tout l’après-midi. La vie loin du confort urbain commence à me peser. Je ne suis pas loin de vomir. Je me souviens avoir mangé de petites pousses de sapin. L’acidité me remonte. Où est Sébastien? Je suis seul sur le camp. Je reste, stoïque et nauséeux, les yeux dans les flammes. Les minutes filent. Ou pas. Sébastien sort du bois. Il a trouvé de petites fraises bien rouges. Tout juste mûres. Cette excellente nouvelle ne me réjouit même pas. Nous faisons une nouvelle tisane. Je donnerais tout pour un peu de sucre.


Vaisselle

J’ai le moral dans les chaussettes. Il faut nous divertir. Trois cailloux feront bien l’affaire. On se lance dans une partie endiablée de pétanque alpestre. Les pierres rebondissement un peu partout. Je me prends au jeu. A quelques points d’une victoire méritée, la pluie commence à tomber. On se réfugie sous notre abri de fortune. Les branches de sapin qui couvrent le toit nous protègent bien. Me voilà rassuré. Le feu a l’air de tenir. L’énorme bûche posée l’après-midi fait office de toit et protège nos si précieuses braises. Pour l’instant, nous n’avons utilisé qu’une seule allumette. C’est une petite fierté.

20h00

La pluie a cessé. Sébastien se lance dans la cuisine. Il y a des épinards sauvages aux gousses d’ail des ours, avec en dessert de petites fraises. Rien que l’idée de manger une nouvelle fois ces feuilles me donne la nausée. Je ne touche pas à mon assiette. Sébastien également peine à se nourrir. Par contre, les fraises des bois qu’il a dénichées ont un goût de paradis. Aussitôt estompé par le goût amer de notre tisane au thym.


2ème repas

Quelle est la meilleure pizza? ce débat nous occupe une bonne partie de la soirée. Nous convenons finalement qu’il doit y avoir au minimum de la mozzarella di bufala, puis nous allons nous coucher.

Troisième jour 1h00

Une goutte d’eau me tombe dans l’œil. Je me réveille. La pluie est battante. Je sens, au coin de ma bouche, qu’un petit lac s’est formé dans mon sac de couchage. Je le bois entièrement. Enfin de l’eau fraîche. Je ne me dégoûte même pas. En bougeant légèrement la jambe, je m’aperçois qu’elle est trempe. Je suis entièrement mouillé. Un frisson parcourt mon corps refroidi. Sébastien dort toujours.

3h00

Deux heures que je regarde, trempé, la pluie tomber. Elle devient de plus en plus violente. Désormais, une rivière s’est formée au-dessus de nous. Elle arrive droit sur l’abri. Impossible de dormir dans ces conditions. Je nage dans mon sac de couchage. Nous essayons de tenir avec Sébastien. On ne va pas craquer! Après une demi-heure, la pluie ne s’est toujours pas arrêtée. Elle redouble. Je sors de mon sac et prends mes chaussures. Elles sont pleines d’eau. A ras bord. Stop! Nous prenons nos affaires et courrons vers la voiture.


Notre feu mouillé

Heureusement, nous avions pris des habits de rechange. Mais nos sacs sont détrempés. Nous resterons donc mouillés. La voiture, elle, nous apporte un réconfort tout théorique. J’ai l’impression de faire un de ces interminables voyages en avion dans un charter bondé. Je m’endors. Ma tête descend. Je me réveille. Ainsi de suite jusqu’à 7h00.

7h00

La pluie s’est arrêtée. Le torrent a triplé de volume. On ne le reconnaît plus. Il fait froid. A la montagne, le temps change en un claquement de doigt. Je nous vois hier encore en t-shirt à nous plaindre de la chaleur. Dans la précipitation, nous avions abandonné la plupart de nos affaires. Je tords mon sac de couchage dans tous les sens. Non. Je l’essore. Je n’ai qu’une envie: partir. Nous démontons branche par branche notre toit végétal. Je veux ramasser nos déchets. Mais le gargouillement de mon ventre me rappelle que nous n’en avons pas. Notre feu n’est qu’un tas de boue. Adieu.


Pluie

10h00

Nous arrivons à Lausanne. En regardant l’application santé de mon iPhone, je m’aperçois que nous avons marché environ 10 kilomètres par jour. Et grimpé l’équivalent de 30 étages. Ces statistiques ne valent que lorsque j’avais le téléphone dans ma poche. Ce qui n’était pas toujours le cas.

Je monte sur ma balance. J’ai perdu 3.8 kilos. Sébastien m’envoie un SMS. Il en a perdu quatre, en seulement 48 heures.

Cette expérience aura été intense. Avant de partir, je pensais que 2 jours n’étaient pas suffisants pour me faire une opinion définitive sur la survie. Presque trop facile. La nature m’a renvoyé sa vérité en pleine face. Rien n’est donné. La moindre activité vous prend du temps et de l’énergie. Et nous avons peu mangé. Des produits sans goût. Le moral en a rapidement pris un coup. Un poisson aurait certainement fait la différence.

Je n’avais jamais évalué la difficulté d’une telle épreuve. Sans nourriture et avec des efforts physiques réguliers et soutenus, notre santé décline rapidement. Seul, avec un moral en berne, le pire peut très vite arriver. Ce constat me fait un peu peur. Je préfère manger un pain au chocolat.

Texte: Pascal Wassmer - 24heures.ch
Photos: Sébastien Féval - 24heures.ch